railsgare

LENT TERREMENT

Chroniques des victoires de l'abandon

01 septembre 2008

Avant le début, le doute était déjà là

Je n'ai jamais su comment m'y prendre dans la vie, j'ai toujours eu du mal à manœuvrer la machine corporelle. Dans le ventre de ma mère, j'ai cherché un moment à trouver la sortie, et des mes remises en causes périodiques, j'ai bien failli tout faire rater... Je me suis finalement retrouvée dehors en plein hiver, le cordon ombilical entouré trois fois autour du cou — je n'ai pas d'info sur la couleur ni l'odeur — à l'heure du déjeuner : de quoi vous couper direct l'appétit. Dur coup pour les parents, qui ont du mal à croire assez fort à la viabilité du bébé, et le baptise le lendemain, dans la chapelle de la maternité, sous la pression bigote des grand-mères. Détail technique de l'affaire : la marraine n'est autre que la sœur cadette de la jeune maman, qui se suicidera peu après, et dont le deuil sera si difficile à ma mère... Info plus récente mais stupéfiante, qui bouleverse totalement les données du problème : ce deuil impossible qui empêchera ma mère à mon endroit, sur le plan émotionnel, ne peut plus être compris de la même manière lorsqu'on apprend que cette sœur chérie battait son aînée... au point que des bleus, des griffures, que sais-je encore, étaient parfois visibles sur ses bras... Perplexité profonde... Mystère du cœur humain.

Ma mère se voulait éducatrice, et elle relevait régulièrement les traces des différentes étapes remarquables de l'évolution de sa progéniture. C'est grâce à cette volonté qu'elle a mise en œuvre de nous donner accès à un résumé schématique et orienté selon ses centres d'intérêts à elle, que je sais aujourd'hui quel est le premier mot que j'ai prononcé : "mumière". J'ai toujours buté sur la première marche... je fais toujours erreur sur la nature de la clé : une lettre trop loin dans l'alphabet, pour commencer... Mais pour choisir de contraindre ses muscles pour dire ça, il faut déjà qu'il y ait un problème... Les enfants disent assez souvent "maman" ou "papa", un son structuré qui tend vers une de ces formes... Ce qui nous pousse à parler (à tenter d'utiliser le son comme un code), c'est un désir — et c'est cool — ou un besoin — c'est moins sympa… Ma fille avait choisi "papa" mais comme il n'a pas répondu à ses appels, lorsqu'elle l'appelait dans la rue lorsque nous le croisions par hasard, après la séparation de corps, elle a arrêté de le dire, a appris à dire "maman". Ensuite, c'est resté bloqué là jusqu'à son entrée à l'école maternelle, vers 2 ans et 4 mois... Un mot est une formule magique : il a un pouvoir. Le mot est un "truc" qui aide à faire exister, non pas une chose, mais un état, c'est-à-dire une actualité de cette chose (dans l'espace et le temps proches), sa présence. On dit qu'on "appelle" quelque chose ou quelqu'un, cette actualisation de la chose peut être faite dans quatre dimensions, au moins : dans la réalité (territoire axiomatique de notre consensus d'accord sur l'état de notre connaissance du monde dans lequel nous croyons évoluer), dans la virtualité (le temps éternel qui conserve en réserve un sens fléché, un jeu de piste dans lequel nous pouvons facilement nous retrouver en arrière ou nous projeter en avant sans pour autant quitter totalement le présent, sauf...), dans le symbolique (l'écho renvoyé déformé et répété à l'infini des erreurs : les emballages cadeaux qui cachent misère) et dans le spirituel (auquel on arrive forcément après avoir TOUT essayé dans les autres...). Et voilà je peux maintenant revenir à mon propos : premier mot "lumière", mal prononcé avec un rapport d'erreur 1/26. J'avais peur du noir. J'ai "flippé ma mère" dés le début on dirait (comme disent certains)... Légende maternelle (je ne m'en souviens pas, mais j'en ai entendu parler une paire de fois) : petite, je dessinais des soleils noirs. Ça a fait très peur à mes parents, mais je ne comprends toujours pas pourquoi.

Posté par In Bereshit à 11:05 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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