30 août 2008
L'âme et la citoyenne
Chacun de mes parents, malgré leur volonté commune de faire corps devant moi en tant que système éducatif cohérent, avait en secret un autre but, distinct de celui sur lequel ils s'étaient mis d'accord. Ma mère rêvait de faire de moi une fille bien élevée, qui saurait bien se tenir en société. Elle savait que mon comportement social serait compris comme une conséquence de son éducation, et souffrait le martyre chaque fois que j'omettais de remercier ou de saluer quelqu'un. Il est vrai que j'ai été difficile à élever sur ce plan... mais j'avais aussi l'exemple de mon père qui ne se pliait pas aux mêmes codes de comportement social. Les activités de filles de bonne famille me plaisaient-elles moins parce que c'était elle qui me les imposaient ? N'ai-je demandé une boite à outils miniature pour mes six ans que pour me donner l'occasion de passer plus de temps avec mon père, en le rejoignant sur son terrain ?
Mon père plaçait la vérité des faits au-dessus de tout autre chose. La relativité était dans son esprit depuis toujours. Il cherchait la lumière, à son niveau, dans la recherche scientifique. Il ne s'attendait pas trouver la réponse à sa question principale au cours de sa vie, mais il n'avait pas d'autre but que de travailler sans relâche à son propre salut en faisant progresser la connaissance globale de l'être humain, sans condition de morale locale ni d'intérêts financiers... Il travaille pour l'Etat, parce qu'il n'y a pas d'abstraction plus haute à laquelle se rallier dans son univers... mais il ne fait pas là ce qu'il veut : juste ce qu'on lui demande. Et comme il ne sait pas faire une chose à moitié, il y met toute son énergie, et est récompensé de ses efforts par une certaine frustration. Du coup il se plaint de ce qui le fait chier sans arrêt, pour décompresser, et tout le monde autour en prend plein les dents... Il est particulièrement généreux, et dés qu'il est mis au courant d'un problème que vous rencontrez, il se met en quatre pour vous aider, sans rechigner ni à l'effort ni à la dépense. Mais si vous ne réussissez pas à rebondir et à trouver la solution de vos ennuis grâce à son coup de pouce, alors il s'en veut de n'avoir pas réussi à vous aider... et pour se soulager de son échec personnel, il vous renvoie la facture au visage en dressant le détail de la liste de ce que lui a coûté à lui votre problème : il ne cherche qu'à prouver qu'il a fait tout ce qui été en son pouvoir pour vous aider, et qu'il ne peut pas plus, que tout est dans vos mains à vous, ou dans celles de quelqu'un d'autre. Il veut juste éviter qu'on lui en veuille de ne pas nous avoir sauvé de nous-mêmes... de n'avoir pas été à la hauteur de nos attentes... mais qu'attendons-nous d'un père ? Au début, rien dont on ait conscience. A la fin, rien qu'il puisse nous donner, puisque notre attente est par essence générée par un manque, une absence, un vide, du rien là où il devrait y avoir quelque chose... Nous ne pouvons rien attendre de personne. Nous ne pouvons que donner, et recevoir, c'est tout. L'attente ne fait que détourner l'attention de ce qui est là, et doit être tout aussi bon à prendre, mais qui a un goût différent et qu'on ne reconnaît pas toujours pour ce que c'est... L'éternelle question des motifs... Tu as mal fait, c'est mal. Mais si tu as prémédité de faire le mal, c'est pire que si tu es tout d'un coup passé à l'acte sans y avoir jamais pensé auparavant... Si tu fais le mal, mais en ayant eu l'intention de bien faire, c'est que tu as fait une erreur de jugement, si tu l'avoues, si tu reconnais ta faute, alors tu es pardonné : tes intentions étaient pures, ton âme légère passe l'épreuve de la pesée et tu t'élèves... La reconnaissance de ses propres erreurs d'appréciation est la voie du progrès de l'homme vu sous l'angle de l'âme. Mon père et ma mère, ont tous les deux choisi les sciences physiques, et sont mus par la même foi du progrès. Ils ont tous les deux la rigueur et la force de travail nécessaire au dépassement de leurs conditions sociales d'origine. Ils ont trouvé le moyen de faire des études, et de trouver dans la société de leur époque, une place mieux considérée que celle de leurs parents. Ils ont de quoi penser que la méthode qui a été la leur, celle du "augmente encore un peu tes efforts et tu vas y arriver, tu n'es pas au maximum de tes capacités encore" est une méthode efficace. Certes, pour eux, ça a donné certains résultats, ils peuvent être fiers de s'être faits eux-mêmes sans l'aide d'un héritage culturel ou intellectuel. Si tu veux tu peux, tu n'as qu'à travailler. Derrière, toute une culture du mérite. Eux, ils se sont fait chier, alors ils ont toujours un pincement devant la chance que peuvent avoir certaines personnes de voir tomber sur leur tête une pluie de récompenses, qui à des yeux envieux n'ont, semble-t-il, jamais été payé d'aucun sacrifice... Certains auront tout et d'autres n'auront rien. Si quelqu'un vient demander de l'aide, on lui refusera. Et au mendiant, on volera sa dernière pièce, son dernier bout de pain. On prêtera à qui nous rendra, pas à qui n'a rien à donner. Toute mauvaise conscience bannie grâce à l'aumône, et à la charité, qui comme on le sait commence toujours par soi-même lorsqu'elle est bien ordonnée. Je ne fais pas l'aumône pour aider le mendiant, mais pour sauver mon âme : il faut que je puisse me considérer comme quelqu'un de charitable, car l'égoïsme est un vilain défaut ! Aidez ceux qui en ont visiblement besoin, si ça vous fait plaisir de vous priver pour les autres parce leur détresse vous coûte plus cher que votre petit sacrifice... pas pour vous donner bonne conscience... un type qui demande de l'aide, pourquoi ne pas l'aider ? Mêle-toi de tes affaires et que chacun s'occupe des siennes, et les vaches seront bien gardées... Comme on fait son lit, on se couche. Ma mère en connaît tout un paquet, que ça me serve de leçon. Chaque situation est l'occasion d'évoquer une loi fondamentale, d'apprendre la leçon de ce qu'on est en train de vivre. Ça t'as pas servi de leçon ? Question récurrente. Pas le droit d'échouer deux fois de suite sur le même truc, sinon on est traité de débile incurable qui ne comprendra jamais rien. Je suis depuis toujours sous cette pression du progrès, du mieux faire, de la nécessité de comprendre vite commencer résoudre les difficultés rencontrées. Quand, malgré tous mes efforts, je ne trouve pas de solution, parce que j'ai fait le tour, et tout essayé ce à quoi j'avais capable de penser, alors c'est l'horreur... car je suis sûre d'une chose, c'est bien d'avoir tout essayé, car quand je me lance vers quelqu'un d'autre pour demander de l'aide, et que j'explique ce que j'ai déjà tenté pour épargner le temps de mon bienfaiteur potentiel, pour lui épargner la charge de refaire tout le parcours, je me retrouve rarement face à un conseil auquel je n'ai pas déjà épuisé toutes les possibilités depuis longtemps... on bien, le temps que je prends à l'autre pour lui alléger le coût de l'aide que je lui demande, et bien ce temps-là déjà lui pèse, il lui tarde que j'en vienne au fait, et il ne désire plus m'aider, mais que je me taise... je me souviens de ce qui enfant, m'avait donné l'envie d'écrire : personne ne peut couper la parole à un livre, qui ne peut être que refermé sans lecture ou détruit, mais pas tué dans l'œuf parce que la coquille est trop petite et qu'elle sature... si j'écris au lieu de parler, il est certain que je n'aurai pas plus d'information sur la foi que je suis sensée apporter à mes propres réflexions, mais si je peux dire les choses à ma façon, en entier, en décrivant les liens que je crois déceler entre certaines choses, alors peut-être que si j'arrive à être suffisamment précise, quelqu'un d'autre pourrait en tirer profit dans sa propre quête, surtout si ce n'est pas la même... tout ce que l'autre montre de ses propres limites est une occasion d'en apprendre davantage sur les nôtres...
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