railsgare

LENT TERREMENT

Chroniques des victoires de l'abandon

30 août 2008

Je crois avoir compris, mais on me dit que non

Lorsque je parle en mon nom, je dis JE. Mais quand je me parle, je dis TU, comme souvent je me surprends à le faire en parlant à autrui... Je parle aux autres comme je me parle à moi-même... Mais quand je parle de moi aux autres, il peut se trouver que je parle de moi à la troisième personne du singulier : quand je suis d'accord avec vous pour me qualifier d'idiote... Quelle conne ! Quelle débile celle-là ! Je me parle sans arrêt, mais depuis toujours, je ne suis pas limitée à mon propre point de vue. Je suis capable d'envisager un autre, et de le prendre suffisamment au sérieux pour l'adopter, l'espace d'un instant, pour me rendre compte... donc, je m'exprime en sujets variables selon l'usage ou la fonction dévolue au propos... si je dis ce que je pense ou ce que je ressens, si je m'exprime, alors j'utilise la première personne... si je me parle à moi même comme on conseillerait un ami, un frère, un proche dont on veut le bonheur, si je veux m'aider, me soutenir, m'auto-turorer... alors j'utilise la deuxième personne du singulier. Si je suis d'accord avec vous, que je pense que je dois donner de moi-même une bien piètre image, je me délivre de la menace de votre jugement en utilisant la troisième personne et en le faisant moi-même, épargnez votre peine, j'ai aussi intégré le point de vue de l'ennemi... je n'ai nul besoin d'aider pour sombrer, m'enfoncer plus bas que terre, vous n'avez qu'à attendre, vous n'avez pas besoin de pousser, si ? Je n'entends pas d'autre voix que la mienne, mais les intérêts que défendent ces trois sujets ne sont pas les mêmes... et il y a aussi bien sûr, en face de nous, les miens, c'est-à-dire le groupe auquel nous appartenons forcément vous et moi : les hommes. Non, pas toi, justement t'es une fille. Je ne voulais pas dire les mâles, mais les humains... Je trouve jamais le mot juste... Nous ne cherchons que l'amour, tous autant que nous sommes... et quand nous avons la certitude de l'avoir trouvé, il a autant de manière de se révéler pure construction mentale qu'il y a d'histoires d'amour dans une vie... même si ça dure, il ne sera pas tel qu'on le souhaiterait...

Je voyais bien, que j'étais une enfant difficile, et que je n'avais pas toujours raison dans les luttes qui m'opposaient à mes parents par exemple. Je voyais parfaitement bien mon ego en action... j'aurais presque pu en faire le portrait... qu'il était laid, à ce moment-là, qu'il était primaire ! Je n'avais que des ennemis ou des amis, car je ne comprenais que deux états : ouvert et fermé, c'est-à-dire d'accord ou pas d'accord, et tout ça mélangé, pour faire de l'ouverture des autres à mon égard l'objet principal de ma quête... (permettez-moi d'être l'imperfection que j'ai conscience d'être, sans me le faire payer de votre jugement dépréciateur quotidien). Que j'aurais aimé tomber en accord avec les autres (quitte à devoir faire moi-même tous les sacrifices et tous les efforts) ! Jusqu'ici, mon but principal n'aura été que de me faire accepter et aimer telle que je suis, exactement comme tout le monde.

Quel est le problème principal ? Le premier nœud ? Le noyau autour duquel mon ego s'est construit, dévorant tout sur son passage, c'est cette difficulté qu'a eu ma mère à m'aimer. J'ai toujours senti qu'elle ne m'aimait pas, et que mon père m'aimait plus. Mais il ne m'aimait pas mieux. Ma mère faisait presque tous les gestes qu'on doit faire, elle a été une très bonne mère et m'a même allaitée un temps. Mais son étreinte rare et un peu émotive m'agaçait : je n'y voyais que gestes professionnels, apport minimum recommandé de l'affection via contact physique... l'expression de l'idée qu'elle se faisait de ce qu'une mère se devait de faire. Et j'aimais pas ça, qu'elle fasse semblant, qu'elle nie la réalité de son manque d'amour, qu'elle me juge paranoïaque... Tout le monde te déteste, me disait-elle, c'est bien connu ! Et en fait, j'avais raison... elle s'en est aperçue plus tard et me l'a avoué... était-ce bien nécessaire de me mentir sur ses sentiments ? Double Bind. Conséquence directe : si ce que je crois percevoir dans une situation est jugé comme une erreur d'appréciation, alors je dois faire attention à mon propre jugement... me méfier de moi-même et de ce que je crois comprendre... dés lors, en effet, je deviens dépendante de l'avis des autres pour me situer... Je suis devenue mon propre tuteur, j'ai mis en route une enquête, je me suis observée penser... Je n'avais pas de critères pour savoir si mes intuitions étaient exactes... les questions que je pose aux autres ne sont finalement que des dérivées d'une seule et même question : est-ce que j'ai raison ? qui signifie est-ce c'est ça, est-ce que j'ai compris ? Je ne comprends toujours pas les choses qui semblent les plus évidentes aux autres... La seule réponse positive que je n'ai encore pas réussi à faire, c'est à dire "oui" quand on me demande si je suis sûre de moi. Je me débats depuis toujours avec des millions de détails sans lien les uns avec les autres, et dont je ne sais pas quoi faire. L'expérience a montré à de nombreuses reprises que je savais tout un tas de choses, sans pouvoir donner la réponse, faute de comprendre sur quoi portait la question... Je ne vois pas les choses à la même échelle...

Parlez-moi d'un arbre que vous voyez là juste ici à portée de vue : je ne vois pas cet arbre dont vous me parlez comme d'une évidence, mais je vois d'autres choses un peu différentes, certaines proches certaines plus lointaines, à différent stades de croissance, qui me semblaient correspondre à ce qu'on a l'habitude d'appeler un arbre... du coup, je ne comprends plus rien... vous n'en voyez qu'un ? les autres trucs ne sont pas des arbres ? si, mais ils ne sont pas là, puisque vous ne les voyez pas, et que vous êtes sûrs de vous... Putain de merde ! Quel arbre ? J'ai le nez collé sur l'écorce, je sens l'odeur de la sève fraîche, je cours pour m'amuser sur les racines comme des montagnes, je glisse dans le sol en suivant les racines, je remonte dans le tronc, je caresse chaque feuille, je sens chaque graine qui tombe vers son devenir-arbre... et au loin, des arbres il y en a pleins d'autres, que j'aperçois au loin, ou dont je devine la présence, sans la distinguer clairement... et puis il y a tous les arbres auxquels on peut penser... l'idée de l'arbre comprend tout ça, de quoi parlez-vous ? Et bien de l'arbre, de cet arbre que nous voyons ! Très bien, dites-moi à quoi il ressemble, que j'ai au moins une chance de l'identifier... Dialogue de sourds : nous ne parlons jamais de la même chose...

Je ne comprends pratiquement rien au monde dans lequel nous vivons, quand j'arrive enfin à m'arrêter là où il faut pour voir l'entité qui vous sert de repère, je me rends compte que j'avais compris depuis longtemps de quoi vous parliez et que j'étais passé par dessus sans même me retourner, sans reconnaître l'obstacle... mais votre certitude d'avoir isolé l'atome me fait toujours douter de ce dont j'ai l'expérience : ce que nous saisissons du monde de suffira jamais, car notre ignorance est proportionnelle à la quantité de matière sombre qui constitue plus des deux tiers de la masse théorique de l'univers... Comment être sûrs, nous autres humains, de quoi que ce soit de ce que nous croyons comprendre, alors que notre nature même limite nos expériences du monde et notre compréhension de ses lois naturelles ?

Posté par In Bereshit à 14:03 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Poster un commentaire







Rétroliens

URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=490320&pid=10398531

Liens vers des weblogs qui référencent ce message :