railsgare

LENT TERREMENT

Chroniques des victoires de l'abandon

30 août 2008

Autorité vs Hiérarchie

Beaucoup de gens ont eu l'occasion de penser que j'avais un problème avec l'autorité, et je l'ai également longtemps cru moi aussi. Cependant, il m'est venu récemment à l'esprit que j'avais plutôt un problème avec la hiérarchie, car celui qui s'autorise à être autoritaire se sent légitime, et moi, j'ai du mal à distinguer dans les ordres qui sont donnés au nom d'un JE, et qui ne me demandent rien d'autre que d'obéir sans poser de questions, ceux qui sont légitimes de ceux qui ne le sont pas... Si quelqu'un me demande de faire quelque chose, je demande toujours pour quelle raison je suis sensée faire cette chose-là. J'ai conscience qu'un acte a des conséquences et je ne veux pas agir sans distinction, m'en remettre à la volonté d'un autre me semble potentiellement dangereux...

Conversation générique ancienne avec les parents : Pourquoi ferais-je ce que vous me demandez ? Pour vous faire plaisir ? Ça ne vous empêchera pas d'être mécontents de moi pour une autre raison, c'est sans garantie ! Parce que vous êtes mes parents et que c'est votre volonté ; comme je suis votre fille, et que les enfants doivent obéir à leurs parents, je dois me plier à vos désirs, et bien non ! Et si moi, j'ai aussi, malgré mon état d'enfant et mon devoir d'obéissance, une volonté bien à moi, et que je ne peux pas ne pas me demander en quoi ça va me profiter à moi, de faire ce que vous me demandez de faire ? Et si je n'ai pas envie de faire ce que vous me demandez ? Et c'est assez simple, je n'ai qu'à ne pas le faire : et c'est ce que vous appelez désobéir. Et si j'affirme ma résistance à un ordre que je reconnais pas comme légitime en refusant d'agir, tête de mule ? Tête de lard. Tête de cochon. Tu y mets de la "mauvaise" volonté, ma parole ! Phrase entendue maintes fois...

La volonté est-elle bonne ou mauvaise en dehors du couperet du jugement ? Le regard des autres, justement, n'est qu'un instantané, un cliché... auquel nous devons nous soumettre pour qu'ils puissent nous reconnaître... Conformons-nous à l'image qu'ont de nous ceux que nous fréquentons : nous n'avons aucun pouvoir, quoi que nous fassions pour jouer le rôle dans lequel ils nous ont intégrés dans le système de leurs pensées... Quand on vous donne un rôle dans un film, il est rare qu'on vous laisse créer totalement le personnage : il y a toujours un script qui limite les possibilités, si la fille doit être laide ou antipathique, ou incompétente, c'est une donnée impossible à modifier... Quand on ne vous propose que des rôles de merde dans les films de la vie des autres, et que vous n'avez que le second rôle dans votre propre vie, on comprend pas très vite que tout cela ne dépend pas seulement de notre volonté. Même polie sous des années de remise en question et de changements d'attitude, devenue "aimable" avec tout un chacun, "aimant" a priori "tout le monde", c'est-à-dire en respectant l'humain dans chacun, je ne réussis pas à me faire aimer de quelqu'un qui dés le début ne me sentais pas... Maintenant, je tiens le rôle de la cinglée de service, après celui de brebis galeuse ou de vilain petit canard... et celui de bouc émissaire, qui me colle à la peau depuis toujours, puisque moi, je suis un aiguillon : je crève les abcès par charité quand j'en prends conscience, pour rendre service à long terme. Même si tout le monde ne peut que m'en vouloir, parce que viens de faire quelque chose qui provoque un gros bordel chez eux, qui remet en question des choses, qui fait souffrir, bref, j'ai du mal à ne pas foutre la merde partout où je me trouve... Mais je dois le faire à tout prix car je sais ce qui pourrait advenir sans ça, et je me sentirais coupable...

Un sentiment d'hyper-responsabilité domine : si je suis consciente de l'existence d'un problème, alors j'en suis responsable, il me revient le devoir de tenter d'agir pour y remédier, non ? Si vous vous promenez seul au bord de l'eau, il n'y a personne à des kilomètres à la ronde, et vous apercevez dans l'eau une personne en train de se noyer... pouvez-vous sans crainte de remords, passer votre chemin sans intervenir ? Je ne peux pas. Il faut que je fasse un truc, sinon ça va me torturer... C'est là que se situe mon problème avec l'autorité... j'ai du mal avec la hiérarchie des choses... j'ai du mal à comprendre ce qui fait que la mort d'un roi a plus de valeur que celle d'un gueux... ou celle d'une fleur ou d'une mouche... mais je ne suis pas fleur bleue j'ai des ennemis : des phobies plutôt... comme les animaux rampants, mous, ou qui se présentent en amas grouillant... il y a des choses face auxquelles j'ai tellement peur — c'est-à-dire en face desquelles je me sens totalement démunie de possibilité de survivre en tant que ce que je suis, ma fin en quelque sorte, ma limite intrinsèque, ma limite d'incompétence (les portes que je ne peux pas ouvrir, les lits sous lesquels je ne peux pas allez voir, le noir, etc.) — que je me paralyse, et mon corps est agité de spasmes et de tremblements tellement vifs que mes mâchoires s'entrechoquent à grand bruit... c'est ça l'angoisse... ça n'a rien à voir avec une "boule" dans la gorge ! J'ai peur parce que je ne sais pas quoi faire, et que je suis donc certaine qu'en agissant dans cette situation, je m'en remets au hasard ou au miracle, et que dans ce domaine, je suis du genre "pas-de-bol", et que je vais échouer d'une manière quasi certaine, au vu des probabilités... Pourquoi le faire ? Pour vaincre la peur, parce qu'il n'y a aucun "monstre" dans le placard ? Mon expérience est toute autre : chaque fois que je lutte contre ma peur et que je me force à faire quelque chose qui m'angoisse à l'avance, je me retrouve dans une situation bien pire que celles des multiples prévisions, toutes plus pessimistes les unes que les autres, que j'avais pu faire. Je me sens aujourd'hui très proche d'un personnage tragique comme celui d'Œdipe qui commet le pire des crimes en cherchant à l'éviter. On lui prédit un avenir sombre, un destin de meurtrier, la chute et l'Hadès : jeune adulte, il part sur les chemins pour ne pas se trouver en situation d'assassiner celui qu'il croit être son père, mais qui n'est qu'un père adoptif, et rencontre un vieil homme à un croisement avec lequel il se querelle, et auquel il retire la vie, avant d'épouser sa femme, et de lui donner des enfants. Ce n'est qu'une fois la prédiction de l'oracle totalement accomplie, qu'Œdipe prend connaissance de son crime, et tout le monde sait que sa réaction est de se crever les deux yeux... Il n'y a pas de crime plus lourd à assumer que celui dont on commençait à l'avance la probabilité, car nous n'avons pas pu prouver par nos actes notre bonne volonté, mais notre désir d'éviter à tout prix la faute nous a fait faire ce que justement nous nous savions incapable d'assumer la responsabilité aux yeux des autres hommes, aux yeux des dieux, et surtout à nos propres yeux. Nous voulons bien faire, et parce que nous prévoyons un malheur et ses conséquences pour notre image du moi, les souffrances morales qu'il va causer, nous nous sacrifions et nous nous efforçons de ne pas devenir ce monstre qu'on nous promet de devenir... et nous le devenons... car nous sommes jugés, quoi qu'il en soit, par l'un ou par l'autre...

Posté par In Bereshit à 10:58 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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