railsgare

LENT TERREMENT

Chroniques des victoires de l'abandon

30 août 2008

Je suis officiellement malade

Je me sens maintenant bien plus mal qu'il y a quelques mois. Tout le monde autour de moi s'accorde à me trouver malade de l'esprit. La pharmacienne, avant hier. Le médecin, hier. Mon ami voudrait que je prenne les nouveaux médocs... il m'a dit qu'il trouvait que je donnais aux choses insignifiantes, une importance douze fois trop grande. Quelle solitude : absolument tous les êtres avec lesquels je suis en relation pensent que j'exagère !

J'ai sans doute basculé. Je me sens perturbée sur le plan émotionnel, c'est vrai. J'exagère toujours tout, comme me le reproche sans arrêt mon père, c'est vrai aussi. Mais c'est fait exprès. C'est une manière de poésie... Plutôt que de dire des faits, j'évoque des extrêmes, des devenirs-quelque chose, des tendances virtuelles de ce qui est... Si j'ai le sentiment d'avoir attendu longtemps quelque chose, on peut me surprendre en train de dire que j'ai attendu "quinze ans"... Tout le monde sait que c'est faux, que c'est une image... pour dire que j'ai trouvé ça infiniment long, et que je me suis faite clairement chier un bon moment. Mon père est amoureux des faits et de leurs détails. Par ailleurs, il est myope. Je n'ai pas d'autre trouble de la vision qu'une légère paresse de l'œil droit, qui me m'a obligée à porter des lunettes que trois ou quatre ans en tout dans ma vie, mais je pense-taupe, et c'est bien pire. Les petits tas de terre fraîche que je fais à la surface ne sont que taupinières sur la pelouse verte du monde entretenu de la société. Les poussées qui les provoquent, arrivent de trop loin, sans rien voir de ce qu'elles provoquent, là où leur avancée aveugle les amènent, malgré elles, à pénétrer la membrane du sol qui séparent leur monde de celui des humains, où elles ne se manifestent jamais sous une autre forme que celle d'un dégât dans le jardin... d'une dysharmonie... une menace terroriste... le prémisse du chaos, peut-être...

Depuis que les réseaux ont envahis nos vies, vous êtes ce que vous êtes partout où vous allez... Votre dossier virtuel vous précède... Le médecin traitant a toutes les informations sur votre visite chez l'O.R.L. par exemple, ou votre pharmacienne lit dans son ordinateur qu'on vous prescrit des anxiolytiques et des antidépresseurs, et elle vous explique que vous n'avez rien qui vous gène dans la gorge, que c'est une idée que vous vous faites, ce qu'on appelle une boule d'angoisse... merde... votre médecin ne vous ausculte même plus : il augmente votre dosage d'anxiolytiques ! Tout ce que vous vivez est placé sous condition de la maladie anxieuse, interprété comme une de ses conséquences : rien de ce que vous dites sur vous-même n'est plus entendu que comme un symptôme de la maladie... vous n'avez rien de grave nulle part, c'est parce que vous vous inquiétez trop de ce que vous pourriez peut-être avoir que vous provoquez des symptômes qui n'ont pas de cause physique... On le sait depuis longtemps ! Spinoza disait déjà que les émotions et les sentiments sont les deux faces d'un même phénomène, dans lequel il n'y a pas de hiérarchie temporelle ou de causalité. Les neurosciences ont montré que la décision consciente de passer à l'acte, c'est-à-dire de faire tel ou tel geste, suit le début de l'activité musculaire et ne la précède pas. Ce n'est pas la conscience, ou la volonté qui nous dirige, elles ne sont que des reflets, des réflexions d'autres processus qui se déroulent dans un autre langage... Il a été démontré que les hallucinations visuelles et sonores déclenchent les mêmes processus cérébraux que les perceptions réelles, notre conscience ne saurait être en mesure de les distinguer.

Or, il y a donc des perceptions de dysfonctionnement physique qui arrivent à la conscience, mais nous ne pouvons pas savoir sans l'aide d'autrui — confirmation de la réalité du phénomène : est-ce que tu ......... toi aussi ? Est-ce que tout cela est bien réel ? La réalité est un consensus sur lequel les êtres humains s'accordent. C'est une norme. Si j'affirme être en prise avec un problème que la majorité des hommes ne rencontre pas, alors, je suis hors-norme, du coup je ne ne suis pas dedans... je suis donc à l'extérieur, à la marge : une marginale. Si on reprend simplement le terme de norme utilisé au début, et que pour exprimer ce qu'on vient de mettre en évidence, on lui adjoint un a privatif, alors, je suis une anormale... Et franchement, je n'avais jamais vu les choses comme ça... Ça fait un choc quand même... Je me suis certes toujours sentie "différente", mais même si mes tentatives incessantes de devenir comme-tout-le-monde n'ont fait que m'éloigner davantage de cette possibilité, j'avais cru comprendre que c'était le lot de tout un chacun... et que dans le fond, nous autres êtres humains, nous étions tous faits pareils, tous construits sur le même modèle : c'est-à-dire persuadés d'être au centre d'un monde qui nous est étranger... différents et incompris, mal-aimés de ceux qui nous entourent... Et quand, finalement, c'est vrai ? Quand ce qu'on a toujours soupçonné, je veux dire le fait qu'on soit différent des autres, se confirme, quand tous vous renvoient l'image d'une maladie de l'esprit ? Parce qu'en ce moment j'ai besoin de faire du tri et de la place dans mes affaires, du coup, c'est momentanément un peu le bordel, et très soutenu au niveau du rythme des modifications, car il y a beaucoup de vieilles merdes inutiles à nettoyer et à classer, et que je suis pressée de devenir quelqu'un d'autre, donc, il faut changer de système... Et avant de modifier quelque chose dans un système, si on ne veut pas que tout s'écroule comme un château de cartes, ou s'effondre comme un château de sable, il vaut mieux étudier un minimum le terrain, et faire la liste des fragments identifiables dans le camp de fouilles... avant de reboucher et de construire autre chose. C'est impératif, sinon... Dans certaines villes on voit parfois des maisons s'enfoncer soudainement dans une grotte souterraine, un vide sur lequel elles avaient parfois tenu plusieurs siècles... Bon. Il ne faut pas se précipiter, n'est-ce-pas ? De toute façon, maintenant que c'est fait, que je suis officiellement "malade de la tête", il n'y a plus rien qui presse puisque je n'ai plus aucune chance de ressortir de cette catégorie aux yeux des gens dans l'esprit desquels cet a priori a fait son lit...

Je me souviens d'un homme dans le film "La moindre des choses" de Nicolas Philibert qui s'approchait de la caméra, vers la fin du film, et donnait le conseil suivant : Ne parlez jamais de votre santé avec un médecin ! Je ne sais trop à qui il s'adressait, si c'était à la caméra ou au caméraman, ou même à nous, à moi, spectatrice du film... Je sens aujourd'hui à quoi il faisait allusion... Je me sentais depuis longtemps un peu frustrée par mes rapports avec les médecins, à tel point que j'avais renoncé à choisir un médecin traitant jusqu'à récemment, bien obligée par les circonstances... Aujourd'hui, je sais que c'est fini de ce côté-là : tous mes symptômes physiques seront interprétés en tant que délires hypocondriaques ou maladies psychosomatiques... il ne sert plus à rien d'en parler à un membre du corps médical, ou que ce soit, puisqu'ils sont tous plus ou moins reliés... ou pourraient l'être... J'ai lu dans le code de la sécurité sociale qu'en Affection de Longue Durée, le patient s'engage à prendre le traitement prescrit, et à se conformer aux directives des médecins... C'est dangereux, parce qu'on ne sait rien des compétences de ces gens et pour ma part, je doute de plus en plus de leur capacité à m'aider, pour de simples questions de temps ! Les séances chez le médecin sont limitées en durée — ils faut bien qu'ils gagnent leur vie, comme tout le monde ou presque, ils sont payés à l'heure. Généraliste quinze minutes vingt-deux euros, rendez-vous le lendemain ou le jour même en urgence. Gynécologue super qui prend le temps humain qu'il faut : du coup on attend presque toujours trois quart d'heure ou une heure dans la salle d'attente, vingt-huit euros, rendez-vous dans les quinze jours ou le mois, mais elle est âgée malheureusement. Psychiatre trente minutes tarif ultra variable — j'ai vu une interne à l'hôpital deux fois en janvier, qui pour le moment ne m'a rien coûté puisque l'hôpital n'a pas envoyé la facture... j'ai vu un psy trois fois l'année dernière en hiver, à quarante-deux euros et un autre au printemps deux séances à soixante-quinze euros, remboursé une fois cinquante-quatre euros, et la seconde fois trente-deux euros et trente cents. Là j'arrête tout : c'est du foutage de gueule manifeste en plus de l'accueil de la deuxième visite avec un "Alors, vous êtes quand même revenue ?" que j'ai aimé moyen... Je verrai quelqu'un d'autre dans une dizaine de jour à la MGEN, je n'ai aucune info sur le tarif... Le truc qui est sûr, c'est que mes problèmes durent depuis tellement longtemps qu'ils ont atteint un niveau de détails gigantesque et les gens que je rencontre n'ont pas la place pour moi... Même en doublant la durée d'une séance, je n'arrive pas à dire ce que je voulais, ce que j'avais préparé... Je ne me sens plus frustrée... je me sens trahie et totalement isolée : je déconne... mes problèmes débordent partout, et m'ont engloutis... Je suis un iceberg, je flotte très difficilement à la surface aujourd'hui. J'alterne les humeurs rapidement, j'hésite entre des radicalités... je grelotte et je m'enfonce d'amertume en profondeur : je me pèse comme un boulet de plomb dans le ventre... ou bien j'étouffe, je bouts à l'intérieur et ma peau suinte, je fonds : je m'étiole, je diminue de volume, je remonte vers la surface lentement, je me plume, mais peu à peu je me dilue dans les vapeurs de ma propre suée et je me sens disparaître un peu plus, mais c'est bien... la légèreté, ça soulage un peu...


Posté par In Bereshit à 09:10 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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