19 juillet 2008
Punition : la "pensée unique" du couple parental
La plupart des principes inculqués par nos parents tout au long de l'enfance nous formatent pour la vie. Mes parents, bien qu'ayant lu Dolto, et convaincus par l'idée que l'enfant est une personne, m'en ont néanmoins légués un certain nombre, sous la forme de petites phrases ou de proverbes, qui concluaient les conversations ou les situations sous la forme d'une morale. Tout était d'ailleurs matière à tirer leçon, et à s'exercer toujours plus à comprendre, à apprendre et à mettre en pratique les expériences vécues. Tout était par ailleurs également expérimental : la nourriture, le mode de vie, les relations sociales, les relations affectives, l'éducation... tout comme le contenu des propos que me tenaient mes parents, lorsque je pouvais leur parler à chacun séparément et qu'ils ne pouvaient pas se lancer les regards entendus qui leur permettaient en général de s'entendre tacitement sur l'attitude sempiternellement unie du couple parental, car ils s'étaient mis d'accord pour ne pas se contredire l'un l'autre devant les enfants, dans un souci évident de cohérence. C'est une technique très efficace que je recommande à tous ceux qui ont besoin de faire "corps" face à leur enfant dans les moments difficiles... D'en dessous, c'est assez simple, vous n'avez aucune chance de trouver un appui, un point de vue "autre", puisque lorsque l'un a dit non, il sera impossible de convaincre l'autre de dire l'inverse... En pratique, ça se met en place facilement : pour être certain que vous ne donnerez pas une interdiction ou une autorisation qui n'aurait pas été approuvée par l'autre parent, vous pouvez répondre à l'enfant que vous lui donnerez la réponse après en avoir débattu avec l'autre parent, parce qu'on est en démocratie et que l'autorité parentale est partagée, ce qui vous laisse un délai pour réfléchir et vous mettre d'accord sur la réponse à faire à l'enfant. Pourtant, mes parents utilisaient principalement une autre technique, visant aux mêmes fins, mais hautement plus pernicieuse, qui consistait à demander, en réponse à toute demande, ce que l'autre parent avait répondu. Là, évidemment, au début, le gosse répond honnêtement la vérité : si l'autre a déjà dit non, c'est non de toute façon. Au bout d'un certain nombre de fois, faudrait vraiment que le gosse soit faible d'esprit pour ne pas penser au mensonge. Il est si facile de dire qu'on n'a pas encore posé la question, mais qu'on va y aller juste après... Certains essayent, d'autres pas. J'ai sûrement tenté le coup, je ne vois vraiment pas pourquoi je ne l'aurais pas fait, au fond. Parce que si on se rend très vite compte qu'après avoir menti, on risquait d'une part de se voir finalement retirer l'autorisation indûment extorquée, et de se ramasser d'autre part la leçon de morale sur les conséquences sociales, morales et spirituelles du mensonge, ainsi que sur la réputation et la vie de plus en plus esseulée qui pend au nez des menteurs et des menteuses. Il ne fallait pas réfléchir beaucoup plus pour comprendre qu'il n'y aurait, en outre, aucun moyen d'échapper à une punition. Et une leçon supplémentaire à apprendre, en plus de l'interdiction — que je ressentais alors déjà comme une injustice criante, une punition qui ne disait pas son nom : ne fais plus jamais ce que tu viens de faire, car cela a pour conséquence de me forcer à te faire chier, dans la proportion exacte où tu dépasses les bornes, pour te faire passer l'envie de recommencer. Et dans une punition, c'est marrant, mais il y a toujours une durée, et le nombre d'occurrences du geste idiot, difficile ou désagréable, qui a été choisi pour vous torturer. La punition, c'est une mini-expérience de l'enfer : vous êtes forcés de faire un truc qui vous déplaît ou vous fait mal, pour rembourser une dette qui ne s'est révélée telle qu'après consommation... Mais nul n'est sensé ignorer la Loi, n'est-ce pas ce qu'on dit ? Il me semble, que dans la réalité des faits, la loi ne préexiste jamais à son viol... Elle est un placebo dont le rôle est de panser les plaies de nos sociétés, son vote n'entérine finalement rien d'autre que la reconnaissance officielle de crimes ou de délits réels, permettant ainsi au peuple d'être informé, et découragé de recourir à ces pratiques si l'idée lui en venait à l'esprit. Le principe de loyauté, est défini par la certitude que les mêmes actes dans des situations similaires seront appréciés de la même manière, par une reconnaissance officielle du mérite — c'est-à-dire en appréciant la valeur du don personnel fait à la société — ou condamnés à des peines identiques, par les juges auxquels on expose les faits.
Je hais les punitions. J'en ai bouffé des tonnes. Et plein d'autres trucs à gerber aussi forts. Et pourtant, j'ai moi aussi été obligée de punir ma fille à plusieurs reprises... je n'ai pas toujours trouvé de meilleure idée... et dans ce genre de cas, les parents n'ont pas de temps à perdre : il faut renvoyer immédiatement le service à l'envoyeur, sinon, il gagne le set et vous perdez des points... le gosse se sentira autorisé à avancer davantage dans la même direction si vous ne réussissez pas — par tous les moyens, dans mon cas — à le faire changer d'avis. Voilà un truc qui peut pousser les parents à faire subir des tortures terribles à leurs enfants, pour leur bien futur... On sait aussi de ce qu'il faut penser de cette démarche, mais quoi qu'on en dise, elle reste préférable — avec les conséquences désastreuses qu'on sait quant à leurs effets — à celle de ceux qui ne ressentent et ne manifestent qu'indifférence, mépris, déception, ennui, lassitude, violence, désapprobation, insultes, excès de présence ou intrusion dans la pensée intime de leurs enfants... Il faut choisir un camp : ou bien on est prêt à payer le prix d'un petit mal aujourd'hui en vue de faire bénéficier demain notre enfant de quelque chose dont il n'aura peut-être ni besoin ni envie, ou bien non. J'ai toujours été utopiste, et je préfère me tromper de prévision que de prendre la responsabilité morale de laisser grandir une cigale qui se retrouvera fort dépourvue lorsque la bise viendra frapper sa vie... ceci étant dit, il y a une autre fable de La Fontaine, qui, dans le même esprit, m'a toujours plus concernée que celle des amitiés de la fourmi, c'est celle de la belette entrée dans un grenier. Jeune belette mince et svelte qui, entrée dans un grenier par un tout petit trou, y passa tout l'hiver à faire ripailles et qui, le printemps venu, voulant ressortir par le trou par lequel elle était entrée, cru s'être trompée, tant son corps lui semblait gros et gras par rapport à l'ouverture. Pourtant certaine que c'était le bon endroit, elle tenta à plusieurs reprises de forcer le passage mais n'y parvint pas, tant elle avait grossi et forci pendant son séjour.
Tiens, c'est drôle, bien que cette fable m'ait profondément marquée, je ne me souviens pas de sa morale... Pour moi, elle en a plusieurs, au fond. Mais quelle est la bonne fin, celle de l'auteur ? La belette fait-elle un régime qui lui permet de maigrir jusqu'à retrouver son poids d'origine ou bien meure-t-elle de faim dans son grenier après avoir dévoré toutes les réserves de nourriture qui s'y trouvent ?
Du coup, nouvelle bifurcation des préoccupations, car il se présente à moi l'urgence suivante : il faut que j'aille vérifier dans les fables de La Fontaine — j'espère que ma fille les a laissées dans sa chambre et pas embarquées chez elle —, sinon ça va m'énerver, c'est sûr.
Voici la fable, telle que trouvée dans le recueil, bien rangée dans l'armoire vitrée des livres destinés aux "trop petits" pour avoir été emportés par la demoiselle :
LA BELETTE ENTREE DANS UN GRENIER
Damoiselle Belette, au corps long et floüet,
Entra dans un Grenier par un trou fort étroit :
Elle sortait de maladie.
Là, vivant à discrétion,
La galande fit chère lie,
Mangea, rongea : Dieu sait la vie,
Et le lard qui périt en cette occasion.
La voilà pour conclusion
Grasse, mafflue, et rebondie.
Au bout de la semaine, ayant dîné tout son soû,
Elle entend quelque bruit, veut sortir par le trou,
Ne peut plus repasser, et croit s'être méprise.
Après avoir fait quelques tours,
C'est, dit-elle, l'endroit : me voilà bien surprise ;
J'ai passé par ici depuis cinq ou six jours.
Un Rat qui la voyait en peine
Lui dit : Vous aviez lors la panse un peu moins pleine.
Vous êtes maigre entrée, il faut maigre sortir.
Ce que je vous dis là, on le dit à bien d'autres.
Mais ne confondons point, par trop approfondir,
Leurs affaires avec les vôtres.
Jean de La Fontaine
Ma mémoire m'a encore joué des tours, dirait-on... Une semaine transformée en hiver entier, un bruit entendu au dehors en printemps, élimination totale du Rat... transfert de la répétition des tours de grenier à celle des tentatives pour sortir par le trou, oubli total de la consigne finale qui invite l'auditeur à ne pas trop interpréter par comparaison et identification, ce que dit la fable n'est que ce que dit la fable, et rien d'autre.
La morale de cette fable, est pour moi multiple, et c'est sûrement pour cela que j'en ai oublié la fin et les détails, la déformant en accord avec ce que j'en saisissais, sous un angle ou un autre.
Tout d'abord, il me semble qu'on peut conclure que pour qu'un "re" soi possible — un retour, par exemple, mais aussi n'importe quelle répétition — il faut préalablement retrouver, ou rétablir les conditions physiques de ses conditions d'advenir comme événement : le gros ventre de la belette doit redevenir plat avant de pouvoir passer par le trou étroit du grenier.
Mais en tenant compte du fait que la belette n'est pas dans son état physique habituel au moment où elle entre dans le grenier — puisqu'elle a perdu du poids récemment et ne recouvre que depuis peu la santé —, il me semble qu'on peut également penser qu'il faudrait éviter les expériences qui ne nous sont accessibles que de manière exceptionnelle parce que nous ne sommes momentanément plus similaires à ce qui nous est habituel d'être. Tout à coup, nous nous trouvons, affaiblis et affamés, face à une abondance de promesses de plaisirs, si bien que le risque est grand que nous succombions à la tentation de nous rassasier de ce qui précisément nous faisait défaut. Et cette satiété nous fait changer d'état en un instant. Notre être même prend de l'ampleur, il s'épanouit. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, n'est-ce pas ? Pourtant, la satisfaction totale d'un besoin — ici, la nourriture — n'élimine pas la curiosité vis à vis d'autres plaisirs : c'est parce qu'elle est attirée par un bruit extérieur que la belette prend l'initiative de quitter le grenier... Il est donc inutile de chercher la satiété, car un autre désir viendra, à un moment ou à un autre, remplacer le premier. La satisfaction n'est pas une fin.
Nonobstant ces hypothèses, on peut tout aussi bien se laisser aller à penser que d'autre part, le manque une fois comblé, il est inutile de tenter de revenir en arrière, car, si le vide est devenu plein, il ne peut continuer son existence que dans une autre dimension... Ce qui déplacerait complètement toute l'histoire.
Enfin, l'intervention du Rat, dont je ne me souvenais pas, me laisse un peu perplexe, mais il me renvoie au gardien de la porte de la Loi dans le Procès. Contrairement à celui-ci qui finira par dire à l'homme à l'agonie que la porte n'était là que pour lui, et qu'il ne tenait qu'à lui d'entrer, le Rat précise à la Belette qu'on pourrait dire la même chose à propos d'autre chose, ou d'autres gens, ce qu'il lui dit n'a donc rien de personnel. C'est une loi générale. Lorsqu'il précise que l'approfondissement, c'est-à-dire l'attention au détail, prend le pas sur la vision d'ensemble — une représentation, qui permet l'identification de l'objet de la vision — et menace de rendre possible une méprise discriminatoire : à cette sauce, on risque assez vite de prendre des vessies pour des lanternes... et croire que nous comprenons les êtres et leurs intérêts, alors que, de là où nous sommes, coincés dans nos moi respectifs, nous restons intrinsèquement incapables de comprendre quelque chose d'autre que nous-mêmes, tant que nous mélangerons la loi physique générale et l'anecdote temporelle au cours de laquelle elle se manifeste. C'est tout pour cette fois, mais ça ira comme ça pour La Fontaine.
Commentaires
Ton enfance, ta jeunesse me font mal rien qu'à les lire.
Ca me met vraiment sur le cul que tu ai pu subir de telles choses en fait, et que tu sois aussi forte malgré ça aujourd'hui (parce que le "tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort" et compagnie c'est beau, mais j'ai plus tendance à croire que ça rend handicapé)
Tu me dira que je vis surement dans un monde doré mais bon même
Je n'ai pas beaucoup beaucoup de temps tout de suite, je te donnerais mes impressions plus détaillées un peu plus tard.
Tu disais sur mon journal être beaucoup plus âgée que moi, tu entends quoi par là? J'ai cru déduire de tes textes que tu avais entre 30 et 40 ans.
Bonne après midi à toi
Posté par mathieu, 19 juillet 2008 à 17:58
Merci d'être passé par ici... pour répondre à ta curiosité, j'aurai 37 ans cet hiver — au niveau biologique —, mais sur le plan de l'expérience de la "chienne de vie", je me sens usée jusqu'à la corde, comme si j'étais déjà une vieille grand-mère... j'ai l'impression d'avoir fait la guerre en éclaireur jusqu'ici...
Posté par In Bereshit, 19 juillet 2008 à 18:29
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