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LENT TERREMENT

Chroniques des victoires de l'abandon

17 juillet 2008

Ô désir d'écrire de mes jeunes années

Dès que j'ai su lire et écrire assez aisément, j'ai eu envie d'écrire de la poésie. Je me souviens d'un petit cahier carré à la couverture reliée, lisse et rouge, dans lequel j'avais réunis quelques quatrains... Le sujet d'alors ? les échos visuels de la nature qui environne, les arbres, la floraison... Je suis toute petite et j'observe autour de moi... J'écris peu. Je m'applique. Je relis avec manie le peu de mots. Je commence à rêver à quelques histoires que je ne fais qu'ébaucher : toujours, ce sont des situations que je décris, mais dont le récit ne se déploie pas. Je m'intéresse plus aux personnages, aux relations qu'ils établissent, qu'à la narration ; je vois des choses que je ressens le besoin de coucher sur le papier, hors de moi, mais je ne sais pas sous quelle forme : je n'ai encore rien à dire...

Je suis toute petite. La vie m'ennuie déjà. Deux métiers me fascinent : astronome et archéologue. Consacrer sa vie à observer loin dans l'espace, et dans le temps. Se transporter ailleurs, tout en restant ici... imbrication des mondes et des temps possibles... Le rêve ne dure pas plus longtemps que sa formulation, je crois... Mon père dit quelque chose qui fait en un instant tout retomber... Il dit combien peu nombreux sont ceux qui exercent ces métiers, les compétences qu'il faut avoir pour y être performant, les langues qu'il faut maîtriser pour pouvoir lire les travaux des chercheurs du monde entier, les efforts qu'il faut fournir pour être choisi parmi l'élite de ceux qui seront sélectionnés... il résume en un mot : il faudrait être surdoué pour réussir dans cette voie !

Là, évidemment, comme du haut de ma courte vie passée j'ai déjà accumulé quelques défauts majeurs du comportement émotionnel, je suffoque... je ne suis pas surdouée, donc, je n'ai aucune chance de devenir ni archéologue ni astronome. Immédiatement je renonce... car mes chances sont trop minces. Déjà, je me décourage totalement d'un seul bond de l'esprit... Il faut dire que mon papa est assez fort dans l'argumentation, et que beaucoup s'accordent à dire que c'est un pessimiste à la puissance deux au moins... Ce qui ne me semble pas certain... il est juste réaliste, c'est tout. Les choses sont telles qu'elles sont, et il vaut mieux s'y faire le plus tôt possible, non ?

Ensuite, il ne restait que le désir d'écrire, et la lecture pour s'évader, dans d'autres pays, d'autres époques, d'autres points de vue sur le monde que celui du couple des parents. Le temps passait et la vie ne me passionnait toujours pas. Mon temps était pris sans cesse dans des désirs qui n'étaient pas les miens, et je ne me retrouvais qu'en lisant, en lisant, en lisant, jusque dans les toilettes.
Vers l'âge de douze ans, je voulais devenir écrivain. J'avais commencé ce que j'appelais un "roman", mais qui n'en était pas un. C'était un recueil de courts textes thématiques dans lesquels je livrais mon sentiment à propos des grandes choses de la vie, quelques dizaines de pages alors, que j'avais pris la peine de taper à la machine à écrire, en cachette. Quelle audace avais-je alors, et que j'ai depuis perdu, m'a poussée à envoyer ces pages à un éditeur bien connu ? Je suppose aujourd'hui, qu'alors j'étais plus naïve que jamais, et que j'y croyais, tout simplement, sans juger moi-même de ma démarche et de ses implications. Un éditeur, ça n'a pas que ça à faire de répondre aux envois des gamines de douze ans... et plusieurs semaines plus tard, je n'attendais plus rien, j'avais même presque oublié cet envoi... tout allait bien, jusque là...

Et puis, il y a un repas de midi où tout a encore basculé d'un coup pour moi... Nous mangions, ma sœur assise sur la chaise à côté de moi à droite, en face de mon père. Ma mère, qui me faisait face je crois, conversait comme à son habitude avec mon père des problèmes de son boulot, élèves, collègues, hiérarchie, ministre, quand tout à coup elle se figea et changea de sujet de conversation. Elle raconta à mon père comment, croyant trouver dans le courrier du matin une grande enveloppe de chez Albin Michel adressée à son nom, un specimen de livre de physique-chimie qu'elle attendait, elle avait ouvert par erreur un courrier qui ne lui était pas adressé. Il faut dire à sa décharge que le nom n'était précédé que d'une initiale, et que nos deux prénoms commencent par deux lettres qui se ressemblent un peu visuellement, et qui se suivent dans l'alphabet... Elle s'était donc trouvée nez à nez devant mon manuscrit, et bien sûr — qui ne l'aurait fait ? — elle l'avait lu. Elle me regarda alors ensuite en souriant d'un air qui me sembla à la fois, clairement désapprobateur, et méprisant. De plus, son sourire me disait combien elle me trouvait ridicule... Je ne me souviens pas si mon père a dit quelque chose à ce moment-là, ou plus tard sur ce sujet. Ma mère m'a jeté au visage son rire et sa colère. Elle a brisé mon désir naïf d'écriture en réintroduisant la question de la valeur du texte et de son auteur... J'écoutais ce qu'elle disait de mon ambition déplacée et démesurée, mais je ne trouvais nulle part en moi trace de cette soi-disant ambition. J'écoutais ce qu'elle disait de ma prétention d'écrire à mon âge, à propos de mes jugements immatures sur le monde, comme si, moi, je pouvais avoir quelque chose de nouveau à dire... alors que j'avais si peu vécu, et que je comprenais si mal le monde autour de moi... ainsi, mon texte était donc criant de platitudes et de clichés dans lesquels se lisaient ma jeunesse et ma vision falsifiée... un texte, qui n'était rien d'autre finalement que le révélateur de mes dysfonctionnements psychologiques... Elle parle de nous, tu sais ? et elle nous décrit comme des monstres ! Vraiment, je t'assure, ça fait plaisir de découvrir ce que tu penses réellement de nous, ma fille. C'est là que j'ai compris que l'écriture pouvait aussi se retourner contre moi, devenir mon ennemi. Ma mère n'avait rien compris à mon "roman", et je n'avais aucun talent pour écrire, finalement.

Pourtant, j'ai continué à écrire pendant encore deux années, mais dans une tout autre perspective : plus d'ambition aucune, plus de désir de devenir écrivain puisque ce que j'écrivais n'avait ni été jugé digne d'être lu, ni digne d'être publié, mais un besoin d'écrire ce qui dans la vie me posait problème... comme exorcisme ? Toujours est-il qu'un de ces récits est tombé dans les mains de ma grand-mère avec laquelle je passais des vacances au soleil. Je découvrais alors les relations sexuelles et je m'étais retrouvée impliquée dans une situation singulièrement perverse, dans lequel j'avais eu la certitude de m'être fait avoir et que j'avais besoin de mettre à plat. Il n'y avait là absolument rien d'audible par les oreilles d'une grand-mère, ça c'est sûr... Elle tenait les feuillets noircis de mon écriture à la main et les agitaient en avançant vers moi, le visage rouge de honte, et elle disait combien elle était triste que je me laisse ainsi humilier et que je sois ensuite assez bête pour en faire le récit par écrit et en pérenniser la trace. Elle avait évidemment tout raconté à mes parents et leurs regards ont étés lourds à soutenir... même encore aujourd'hui, en souvenir seulement...

Après ça, je n'ai plus écrit pour moi pendant plusieurs années, mais j'écrivais encore des lettres, des lettres d'amour le plus souvent. Je sais aujourd'hui qu'elles m'ont elles aussi trahie, lues hors contexte par les petites amies suivantes de ceux auxquels elles avaient alors été adressées. Celui que j'ai rencontré il y a dix ans n'a jamais reçu de lettre de moi, et d'ailleurs, il n'aime ni lire ni écrire, et n'en ressent pas la nécessité. Pendant mes études aux Beaux Arts, j'ai tenté d'écrire quelques scénario à l'époque où j'ai rêvé faire de la bande-dessinée et j'ai dû rédiger un minuscule mémoire de quelques pages seulement pour présenter mon travail vidéo et obtenir mon diplôme. Mis à part ça, un journal intime pour aider l'analyse des problèmes quotidiens ou existentiels, accompagné de sa destruction périodique, pour éviter à nouveau qu'il ne soit découvert. C'est une époque où je remplis le temps de mes angoisses solitaires en remplissant des pages d'écriture, sans me poser la question du sujet : c'est une activité compulsive, comme un rituel vide qui m'équilibre un peu. Puis, plus rien, et à partir de la fac, lorsqu'il me faut disserter pour la première fois, le retour de la claque habituelle : ta maîtrise, c'est un vrai rapport de police ! tu pourrais "fleurir" un peu tout ça, non ? ça serait plus distrayant à lire tu ne crois pas ? Non, je ne crois pas. Je fais de très gros efforts pour ne par laisser paraître de prétentions littéraires. Je m'interdis tout recours aux synonymes qui permettraient de varier les plaisirs, car tous les mots différent, dans le fond, il n'y a pas de synonyme... "fainéante" et "feignante" que mon père disait indifféremment à mon endroit, ne veulent pas tout à fait dire la même chose, au fond. Le terme "fainéante" vient du verbe "faire" et du mot "néant", c'est donc celle qui ne fait rien... quant à la "feignante", elle dérive du participe présent du verbe feindre, c'est donc celle qui se contente de faire semblant, qui feint de faire, ce qui n'a certes rien à voir. Encore récemment, un collègue à qui je demandais de m'aider à rendre un scénario compréhensible à des étudiants, après qu'un autre collègue, avec qui je devais travailler, m'ait déclaré n'avoir rien compris au récit, s'est écrié dès les premières lignes que mon style était je ne sais quoi (tout s'est limité à cette exclamation : Quel style tu as !) qui n'avais rien d'agréable, et il m'offrit aussitôt paternellement ses services de réécriture totale. Un service dont je le remercie d'ailleurs, car il m'importait plus de livrer un scénario compréhensible qu'un texte portant ma signature, ce qui ne comptait pas. Donc, rien ne m'encourage.
Et pourtant, de loin en loin je recommence toujours un petit bout de texte, un enchaînement de phrases, quelquefois de simple mots, qui se suivent ou qui sonnent ensemble, mais ne signifient pas clairement : l'inconscient au travail, peut-être.

Bizarrement, depuis ces derniers six mois pendants lesquels je n'ai pas enseigné, et pendant lesquels je n'ai pas non plus beaucoup parlé ou rencontré de gens, je me suis remise à écrire un peu plus librement. Je n'en ai plus rien à faire de mal écrire, je ne plais de toute façon pas beaucoup en général, donc tout est normal... Je n'ai de toute manière jamais pensé à la question du talent quand est né ce désir d'écrire, et je crois que ça n'a rien à voir. On peut aimer profondément une chose, et y consacrer tout son temps de façon monomaniaque, il est toujours possible de ne jamais progresser, d'être à jamais médiocre, mais ce n'est pas ça qui importe : ce n'est un problème que pour d'éventuels lecteurs, pas pour celui qui écrit... Et j'ai décidé de ne plus m'occuper du plaisir du lecteur, ni de me tourmenter à réprimer l'envie d'écrire au motif que je ne suis pas assez bonne pour prétendre être légitimée dans cette activité. L'écriture en ligne est une drôle de chose : c'est une publication et ce qu'on écrit là est visible par tous les internautes. Cependant, dans la réalité des faits, il y a très peu de gens qui sont susceptibles de lire ces textes, donc, à la fois la liberté est totale, puisque tout cela ne sera peut-être jamais lu, et en même temps, la possibilité que le texte rencontre un ou plusieurs lecteurs n'est pas exclue. C'est cet ensemble paradoxal qui rend pour moi peu à peu cette pratique un peu envoûtante. J'y prends goût, je crois. Je jette une bouteille à la mer, c'est tout. Mais c'est tout un autre monde de possibles qui s'ouvre à moi, que lorsque j'enterrais mes écrits au fond des poubelles publiques, au hasard des rues.

Posté par In Bereshit à 07:51 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Archéologue ou astronome, tous les enfants en rêvent je crois.
Je trouve ça dommage que tu n'ai pas été encouragée, ça t'aurait au moins laissé la candeur de l'enfance, la tranquillité.
Je ne suis pas d'accord sur le fait qu'il faille se prévaloir des évènements le plus tôt possible, car de toutes manières, on va se les prendre dans la gueule avec la même intensité, la préparation n'y changera rien. Alors autant profiter de la naïveté, mais bon on ne peut pas revenir sur ce qui a été fait.

Je trouve aussi extrêmement cruels les propos que ta mère a tenu quant à ton écriture, complètement disproportionnés par rapport à ce que tolère l'esprit d'une jeune fille de 12 ans.
Comme si j'expliquais que y'a du chômage à ma nièce de 2 ans et demi, alors qu'en plus comme tu le dis tu n'avais pas ambition à être une grande écrivaine.

La platitude de ce que tu écris ou l'absence de style, je ne peux en juger, je suis un faux littéraire. J'aime te lire et te lire raconter ta vie, ce qui m'arrive assez rarement, la vie des gens me saoulant en général très vite.
Je n'aime pas à contrario les phrases alambiquées ou les grands pseudo poètes qui se gargarisent de mots inutiles juste pour se la péter ou se donner des airs éthérés, poète maudit tombant des cieux.
Je crois que tu as raison de ne pas chercher de style, ça conserve la simplicité, et ça évite de prostituer le fond pour la forme.
Et, mais c'est peut être mon côté protocolaire, il me semble qu'un style clair et limpide sans fioriture est préférable a du vide bien emballé, la forme servant très souvent à cacher (et souvent habilement) le fait que les gens n'ont rien à dire. Alors tout est question de goût, je suppose que certains n'aiment lire que pour l'aspect esthétique du geste et se contrefoutent du fond, et je ne vais pas aller critiquer cette approche quant elle est assumée.

C'est la raison pour laquelle j'avais écris sur ton autre blog (je crois) que je n'aimais pas trop la poésie, mais il y a aussi le fait que je préfère la beauté des mots à la beauté des phrases (j'aime les jolis mots pris un par un, leur assemblement m'endort)

Posté par mathieu, 26 juillet 2008 à 21:16

Merci pour ta gentillesse et aussi pour ta franchise, c'est pas si fréquent, et j'aime toujours bien ça quand même...

Anticiper l'échec ou pas, c'est une vraie question ! Je suis d'accord avec toi : il faut ignorer parfois les conséquences possibles, sinon nous ne pourrions jamais jouir du temps présent... (voir Pascal sur cette question)... mais d'autres doivent être prises en considération et nous éviter ainsi de graves déconvenues... J'ai vu un jour un jeune sourd qui voulait devenir Journaliste-Reporteur d'Images... rien n'empêche en effet un malentendant de se servir d'une caméra, mais tout est en sa défaveur quant à sa capacité à rendre compte des événements audiovisuels, et à devenir "reporter" quand il ne peut réagir à aucun signal sonore de manière immédiate sans avoir l'œil fixé sur sa source ou sans l'aide d'un interprète ? Est-il honnête de le laisser faire des études dans ce sens ? — je pense surtout à ses parents, car, pour ma part, j'étais dans le jury qui lui a attribué son diplôme de fin d'études, et qui a été unanimement impressionné par la volonté du jeune homme.

En ce qui concerne l'usage et le goût des mots, seuls, il me semble justement que c'est dans la poésie que les mots sont les plus "libres", les plus "détachés" des phrases : le jeu sur les sens — ou l'essence — du mot est le maître-mot du poète. Son principal travail, ainsi que le rappelait Pier Paolo Pasolini, c'est d'ouvrir des significations nouvelles aux mots du langage usuel... mais tous les poètes ne sont pas mes amis non plus ! Je ne suis pas très fan moi-même des classiques ou des envolées lyriques en général, même si je ne m'y oppose plus aujourd'hui par principe... pour ce qui est de la beauté, il est si rare qu'elle se niche là où on s'attend à la trouver... elle nous saute en général aux yeux sans prévenir, et j'ai cessé d'avoir des préjugés à son sujet !

Posté par In Bereshit, 27 juillet 2008 à 06:33

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